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Jacques Dubois : un dimanche au bord de l’eau

DSC 1151Jacques Dubois a vécu prés de Périgueux, à Boulazac, dans le quartier de la Cité bel Air, de 1933 à 1966. Cette année-là, il déménage pour s’installer à quelques centaines de mètres de la maison familiale. L’ancien métallier devenu artiste-peintre y goute un long dimanche au bord de l’eau.

Boulazac, quartier de la Cité Bel Air, rue du Canada. C’est là que le jeune Jacques voit le jour, en 1933. Une des dénominations de rue qui font rêver et invite au voyage pour ce jeune garçon qui, finalement, travaillera toute sa vie ou presque dans l’ombre de l’ancien camp américain.

Ici, dans ce quartier de la Cité Bel Air marqué par l’empreinte du nouveau continent, chaque nom de rue est une leçon de géographie. Celle, essentiellement de ce continent que l’on appelait « Les Amériques » ; parce que depuis Christophe Colomb c’était ainsi. Et puis, en 1917, les « boys » se sont installés sur des terrains encore vierge et y ont bâti leur jeunesse ; entre la guerre et la paix revenue ; un peu plus d’une année et une mémoire bien rivée dans le cœur des habitants qui leur ont succédé.

Est-ce cela qui a fait, plus tard, de Jacques Dubois un voyageur ? Un voyageur qui accroche sur le planisphère de son bureau des petites pastilles de couleur rouge qui sont autant de voyages. Mais, il est toujours revenu dans la géométrie des rues de son quartier de la Cité Bel Air et, bien sur, l’atmosphère familière de la guinguette de Barnabé.

Sa famille était arrivée dans le quartier au début des années vingt, juste quand les américains furent partis. Un exode rural qui amenait son lot d’ouvriers et de petits artisans. Le père créera un atelier de serrurerie et de ferronnerie au 17 de la rue Antoine Deschamps. Aujourd’hui, c’est la troisième génération de « Dubois » qui entretient une entreprise connue et reconnue ; la fierté de Jacques, désormais retraité, et qui regarde en coin le développement de ses activités.

Le petit Jacques s’est élevé dans le quartier de la Cité Bel Air et y a vécu durant trente quatre années. Il en est parti pour s’installer à une portée d’arbalète et a conservé ses amis dont le nombre se réduit avec le temps. Comme tous les enfants du quartier et de sa génération il a fréquenté l’école Saint-Georges, sur Périgueux. Naturellement et avec passion il rejoint son père dans l’entreprise familiale. Il deviendra métallier, plus particulièrement serrurier, ferronnier. Puis, ce sera l’appel sous les drapeaux, dix-huit mois, au Maroc ; il sera rappelé trois mois supplémentaires ; c’est le début de ce que l’on appelle à cette époque « les évènements d’Algérie ». Le mariage, avec Nicole, les enfants sont autant de balises qui conditionnent une vie bien remplie. Jusqu’en 1998, année où il se décide à laisser l’entreprise à son fils, Jacques Dubois développe l’entreprise avec son caractère ardent et soigneux. Sa belle implantation est autant liée à ses qualités professionnelles qu’à sa personnalité généreuse et bienveillante, son attachement pour sa « gare de Perpignan ». 

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Ce n’était pas encore la ville et déjà plus la campagne

Jacques Dubois n’a étonnamment rien oublié de ses années d’avant-guerre. Il est même très précis : « J’ai le souvenir que les familles du quartier étaient toutes de conditions modestes mais travailleuses. Il y avait une très grande solidarité. Je me rappelle, par exemple, que lors d’un décès, les voisins du disparu faisait le tour pour récolter un peu d’argent afin d’aider la famille. Nous donnions tous, en fonction de nos moyens. On n’aurait pas eu l’idée de fermer la porte. »

A la fin des années trente, le quartier de la Cité Bel Air était encore un dédale de rues non goudronnées, presque des chemins de terre, avec très peu d’éclairage public, les maisons sans commodités ; ce n’était pas encore la ville et déjà plus la campagne. Il y avait de grands jardins qu’entretenaient des maraîchers auprès desquels les riverains pouvaient s’approvisionner. Les baraquements – qui étaient des bâtiments remarquablement conçus et réalisés avec des matériaux à toute épreuve – avaient été adaptés et aménagés comme logement et, peu à peu, beaucoup de locataires devenaient propriétaires. Les enseignes en anglais abandonnées par les américains sont disparues. Les maisons restées vides en 1918 se sont peuplées. Puis, d’autres constructions s’élevèrent, surtout dans les années cinquante.

« En fait, explique Jacques Dubois, la Cité Bel Air était le centre ville de la commune. Le maire y faisait ses permanences à la mairie annexe. Tous les commerces s’y trouvaient. C’est à partir de la fin des années soixante-dix et surtout quatre-vingt, avec la création de l’Agora, que tout a basculé. Désormais, la Cité Bel Air est un quartier résidentiel même si on constate un regain d’activités commerciales et de services. »

La mutation du XXIème siècle

DSC 4255Jusqu’à la fin des années quarante, il y avait encore les citernes à eau construites par les américains, à l’angle des rues de Chicago et Abadie ; on venait pour laver le linge et échanger les derniers potins.

Le quartier, hier encore ouvrier, devenait celui d’une petite classe moyenne qui bénéficiait de l’essor du à la reconstruction. Ce n’est que depuis une vingtaine d’années que les plus anciens voient une mutation de génération avec l’arrivée en plus grand nombre de jeunes couples. Jacques Dubois, entrepreneur, voit dans ce mouvement un côté irrésistible, naturel, mais aussi rassurant et prometteur. De son plateau de Beauregard, l’ancien métallier garde un œil attendri sur cette parcelle d’histoire, sur cette géographie délimitée par les souvenirs d’enfance.

Des entreprises qui faisaient vivre une centaine de familles

Jacques Dubois, nature conviviale, chaleureuse, toujours en empathie avec son petit monde ouvre tout grand le livre de sa vie : « La Cité Bel Air était un quartier très vivant. Il y avait de nombreuses petites entreprises de production et de services, des commerces, des artisans. Il y avait la fameuse javel Lacroix mais aussi la javel Koto, la fabrique de Jokari, une autre petite usine de produits chimiques -Demonlas, rue de la Somme, deux entreprises d’articles chaussants et pantoufles – Giry et Delpy, une menuiserie – Desuze et Devaud, « La Coopé », rue de Vauquois, - une coopérative alimentaire qui regroupait des petits épiciers. Et puis, il y avait un bistro presque dans chaque rue ; des épiceries, des boulangeries… » Un tissu d’entreprises, de petites tailles, mais qui faisait vivre plus d’une centaine de familles.

Jacques Dubois se remémore aussi les deux coiffeurs du quartier, Prosper Combescot, rue de la Garenne, et un autre dont il ne se rappelle pas le nom, rue Reydy. « J’allais chez Combescot, explique Jacques Dubois, c’était un ami de mon père, ils étaient ensemble à l’origine de l’Etoile Sportive Boulazacoise. Il ne prenait les enfants que le jeudi. C’était comme cela et pas autrement. Les « grands » y buvaient le café et refaisaient le monde, le grand et le plus petit, celui du quartier. Il y avait toujours du monde et pour le gosse que j’étais je ressentais un mélange confus de merveilleux et d’effrayant. »

 La Cité Bel Air à l’heure allemande

DSC 00601939. C’est la dernière année où se retrouvent les forains pour la traditionnelle fête du quartier qui se situe sur le boulevard du Petit-Change. C’est surtout la déclaration de guerre. Jacques est trop jeune pour connaître les combats et la débâcle de l’été 40. Pour lui, la guerre débute vraiment en novembre 1942, quand les allemands traversent la ligne de démarcation pour occuper tout le pays et donc Périgueux.

«  Ce matin-là, comme chaque matin, à huit heures, j’effectuais le trajet qui me menait de chez mes parents à l’école. Je passais toujours devant l’entrée des casernes. De matin-là, je voyais devant celle-ci deux voitures avec, sur le capot avant, un drapeau à la sinistre croix gammée ; des officiers allemands chamarrés dans une tenue impeccable et d’autres soldats allemands avec leurs armes semblaient en négociation avec les militaires français encore présents. Même si la scène pouvait paraître un peu débonnaire je n’oubliais pas qu’ils étaient nos ennemis et que leur présence n’augurait rien de bon. »

De 1942 à 1944, le quartier de la Cité Bel Air devait vivre à l’heure allemande. Ce fut, autant que s’en rappelle Jacques Dubois, une période noire avec laquelle il vit encore aujourd’hui. L’enfant qu’il était encore se trouvait pris dans une tourmente faite de petits évènements dont, sur le moment, il ne pouvait totalement comprendre le sens. Il raconte : « Notre instituteur, un matin, nous a fait chanter la Marseillaise qui était interdite. Le directeur a convoqué notre instituteur qui a disparu immédiatement. A la libération, j’ai appris qu’il avait rejoint le maquis. » Ou encore : « Presque en face de notre maison il y avait un milicien, et il y avait même d’autres dans le quartier. Ils sont tous disparus au départ des allemands. Le fils de l’un d’entre eux venait jouer avec moi. Mon père m’avait ordonné de ne parler de rien. Peut être que mon père savait des choses. On était tous dans la peur. »

Le milicien intouchable

Et puis, Jacques Dubois se rappelle du « nain ». « Ah le « nain », c’était un intouchable. Il paradait avec sa tenue noire des miliciens. Il faisait la pluie et le beau temps. Lorsqu’il a été abattu [le 14 juin 1944, sept miliciens sous le commandement de Dessoudeix attaquent les résistants. Le « nain » y trouvera la mort - ndlr] les allemands bouclent une grande partie du quartier de la Cité bel Air et proposent à l’épouse du milicien de choisir des otages, ce qu’elle refuse. »

Durant plusieurs heures c’est un véritable état de siège que subissent les habitants. Au même moment arrivaient des éléments de la Division Das Reich qui rejoignaient le front de Normandie. Jacques Dubois raconte : « Il y avait les énormes chars Tigre qui arrachaient le goudron dans un vacarme étourdissant en manœuvrant sur le boulevard du Petit-Change et qui se dirigeaient vers la gare. Durant ces quelques jours les parents surveillaient de près leurs enfants et leurs demandaient de ne pas sortir. »

Le clochard Lamouret

Jacques Dubois reprend son récit : « Nous avions un clochard nommé Lamouret venu de Rouffignac. Il habitait rue de la Somme. C’était un trépané de la Grande Guerre. Alors que les allemands avaient bouclé le quartier, il a bien failli se faire prendre car il ne voulait pas voir le danger et avait décidé de se rendre à Lesparat. Plus tard, il venait casser la croûte sur les chantiers. Pour acheter sa « bouteille » il faisait d’abord la manche et ne venait que sa mission remplie. Il nous remercia de l’avoir sauvé car il n’est pas certain qu’il n’aurait pas fini parmi les fusillés du 35ème à la libération. » Un personnage qui, avec ses différences, était bien intégré dans la petite société du quartier. Une vraie fraternité.

La piquette du « Père Beyssac »

Pendant l’occupation, il y avait encore la fabrique de piquette du « Père Beyssac » ; un mélange de jus de fraise et de on ne savait pas quoi ; livraison assurée par une camionnette à gazogène. Il y avait aussi Margot, la jument, celle de la javel Lacroix qui assurait les transports. Jacques Dubois se rappelle avoir du l’amener paître dans un pré voisin. Celle-ci s’échappa et on la confia plus au petit Jacques qui s’accommoda fort bien de la décision.

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Toute une vie que l’on a du mal à imaginer aujourd’hui

La Guinguette ? Ah la Guinguette ! « C’est là que j’ai appris à nager, poursuit Jacques Dubois, comme tous les enfants du quartier et d’ailleurs. Elle faisait partie, avec la famille « Foussard » du patrimoine du quartier. On s’est tous rendu au moins une fois à la Guinguette. On ne pouvait pas échapper à ce lieu qui était, je le reconnais, magique. Plus tard, à la libération, j’y ai dansé. Puis, pris par le travail je m’en suis éloigné sans toutefois ne pas m’y rendre au moins une fois l’an. »

Le paisible rituel de ces rencontres avec l’histoire est, à chaque fois, un voyage dans le temps et dans des univers qui éveillent autant la douce nostalgie que le joyeux canotage sur une rivière rassurante, celle de la vie. La quiétude née, jadis, dans le dessin des « boys », entretenue sur les bords de l’Isle, reste encore, à sa façon, pittoresque.

Jacques Dubois, le métallier, l’homme de fer, le poulbot de la Cité Bel Air nous a convaincu que l’on peut toujours voir la lune et les étoiles, le matin ou le soir, au bord de l’eau.

L’invention d’une campagne en dehors de la ville

Le voici, avec ses toiles, ses pinceaux et l’arc-en-ciel d’une vie encore à remplir. On pense, nécessairement au tableau de Georges Seurat, Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte, ou encore le tableau de bord de Marne à Créteil du à Paul Cézanne. On y pense car, il y a entre tous, un paysage où la rivière, la nature, les hommes aussi, se sont installés dans ce champ clos, véritable enceinte sacrée des amours éternels et des passions humaines à la fois intimes et universelles, celui de la Guinguette devenue un mythe du romantisme populaire.

Le dimanche au bord de l'eau, c'est en quelque sorte l'invention d'une campagne, d'un en-dehors de la ville, pour se libérer un temps du toujours oppresseur.  Jacques Dubois, l’homme de fer, l’entrepreneur, à sa façon, s’est libéré de ce temps chargé de sueur en cultivant son pré carré, celui qui  repose sur une harmonie entre les contraires.

Cet enfant de deux siècles se rappelle que, le soir, à la séance du cinéma du Moulin rouge il était bouleversé par les images d’actualités qui montraient les bombardements de la guerre d’Espagne. « J’avais cinq ou six ans et j’étais frappé par cette violence. Je ne sais pas si les choses sont aujourd’hui différentes. » Jacques Dubois voudrait qu’il y ait encore beaucoup de dimanche au bord de l’eau. Il veut y croire. Nous aussi.

Texte et photos : Pascal SERRE


 

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