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Jean-Lucien Georgevail : quand Boulazac rimait avec Hollywood

GEORGEVAILLe monde de Jean-Lucien Georgevail est resté contenu dans sa petite maison familiale, construite par les américains en 1917, à Boulazac, dans ce quartier de la Cité Bel Air. Au fronton de cette bâtisse remarquablement bien conservée, une étoile témoigne toujours de cette époque d’Outre-Atlantique. Projectionniste dans les années soixante il a dressé méthodiquement la liste des 321 films qu’il a programmé dans les salles de Périgueux, mais aussi à Boulazac, dans le quartier de la Cité Bel Air, au dancing Le Moulin Rouge.

C’est un destin tout en retenue que celui de Jean-Lucien Georgevail qui a traversé six décennies sans quitter le quartier où il est arrivé avec ses parents en 1950. Né en 1937 en Corrèze il suit naturellement ses parents ; son père, roulant à la SNCF, est nommé à Périgueux et s’installe à Boulazac, dans le quartier de la Cité Bel Air. A cette époque beaucoup d’ouvriers venus des campagnes s’y installent car les conditions de logement sont encore modestes et donc accessibles. Sa « gare de Perpignan » sera une maison construite en 1917 par les soldats américains, au 16 rue du Canada, au cœur de l’ancien camp militaire. André et Paulette, ses parents, seront propriétaires. Ils auront deux fils : Guy et Jean-Lucien qui passera sa vie à leurs côtés. André disparaîtra en 1988, Paulette en 2008. Aujourd’hui, Jean-Lucien, retraité, est une figure discrète du quartier qu’il n’a jamais quitté. C’est lui que l’on vient chercher pour réparer une lampe, une porte, un robinet ou tailler un petit arbuste rétif. « Oui, j’ai toujours travaillé… » dit-il en souriant. 

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De la chapelle au dancing

JBK-vers-1926 dans-la-cabine-de-projection-au-luxembourg largeJean-Lucien Georgevail n’aime pas les projecteurs ; enfin ceux qui se braqueraient sur lui ; il a toujours préféré son projecteur de cinéma celui avec lequel il faisait rêver ses contemporains. C’était au début des années soixante, le cinéma allait à la rencontre des gens, dans les quartiers, de petites salles permanentes ou des salles éphémères, dans des bars ou restaurants, aménagées pour une soirée. C’était le cas du Moulin Rouge, sur le boulevard du Petit-Change, au bout de la rue du Canada. Le vendredi soir, entre 1961 et 1967, Jean-Lucien installe son « Debrie », les chaises, masque les ouvertures et, avec une ouvreuse accueille les habitants du quartier. « C’est par mon frère qui connaissait le propriétaire des salles du Lux (dans le quartier Saint-Georges - Ndla) et du Rio (dans le quartier du Toulon - Ndla) mais qui faisait aussi des séances au Pouyaud, à Lisle, à Tocane, que j’ai pris ce travail. Je prenais ce travail sans rien savoir. C’est le patron, Christian Defarge qui était aussi caméraman à la télévision de Limoges qui m’a appris. » Tout juste, Jean-Lucien Georgevail se rappelle des séances de cinéma de son enfance, dans la chapelle du quartier, celle construite par les américains ; des séances données par le curé, le jeudi.

En attendant, Jean-Lucien Georgevail aurait voulu être pâtissier. Le sort en a décidé autrement. « Après avoir été à l’école Saint-Georges mon père m’a mis de suite au travail. J’entrais comme magasinier dans une entreprise de pièces détachées de Périgueux, dans la rue Gambetta. Puis, en 1957, j’ai fais mon service militaire. Je ne suis pas parti en Algérie. J’ai été affecté à la base de Saint-Astier, au centre de stockage de l’armée de l’air. J’ai fait mes vingt-huit mois. En revenant j’ai trouvé une place de magasinier toujours dans l’automobile. A l’époque on ne restait pas sans travail. Puis je suis allé dans le garage Deluc où j’ai fini ma carrière avec vingt-huit années d’ancienneté. Ce devait être en…2002. » 

La maison héritée des « Boys » 

Dans la maison familiale qui a conservé miraculeusement ses architectures extérieure et intérieure héritées des « Boys » Jean-Lucien Georgevail égrène une vie délimitée par une stricte et resserrée géographie. Quand on lui parle de la guinguette de Barnabé  il concède que ça ne l’intéressait pas : « j’ai du y aller deux ou trois fois… Il fallait travailler et il n’y avait pas de place pour le reste. » Pourtant, il avoue en souriant que, parfois, il allait à la fête foraine, à Périgueux, « pour les autos tamponneuses et le billard japonais. Quand les forains venaient au magasin acheter des pièces pour leur camion ils donnaient des tickets. »

Avec une délicate pudeur, Jean-Lucien Georgevail ne se retrouve plus dans l’époque actuelle : « Je ne comprends pas pourquoi tout est ramené à l’argent. J’ai été heureux avec peu. Je ne crois pas que les gens d’aujourd’hui soient plus heureux ; c’est même le contraire. » L’homme se fait mélancolique et même nostalgique. Il se rappelle les nombreux jardins qui sont disparus peu à peu avec l’urbanisation du quartier : « quand je suis arrivé il y avait les anciens baraquements construits par les américains, quelques maisons, mais surtout de nombreux jardins qui permettaient aux familles d’améliorer l’ordinaire. Après l’école et ensuite le travail j’aidais mon père qui en entretenait quelques uns. Tout le monde s’entendait bien et on s’entraidait. Tout cela a disparu. »

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 L’homme aux 321 films

Alors, quand notre hôte évoque le temps où il était projectionniste, on ressent en lui une certaine fierté, un certain bonheur. Ceci se confirme quand il va chercher ses grandes fiches cartonnées où il a scrupuleusement manuscrit les films qu’il a projeté : 321 au total. Le premier, Mademoiselle et son gang ; le dernier, Christelle et l’empereur. « Oh je ne suis pas un cinéphile ! Pour moi c’était un travail comme un autre. » Le porteur de rêves persiste dans sa modestie. Pourtant, ces trois grands cartons, tendrement préservés dans leur emballage en plastique, trahissent une sensibilité étrillée par une existence aussi sobre que soignée par une sévère éducation. Parcourir ces fiches, écrite au stylo rouge, c’est plonger dans le Festival de Cannes ou la Mostra de Venise ; c’est installer Hollywood sur les bords de l’Isle, à Boulazac.

 Boulazac, de Hollywood à Sunset Boulevard 

En ce temps-là, sur le boulevard du Petit-Change, reliant Boulazac à Périgueux, il y avait un café et dancing au nom évocateur et mythique : le Moulin rouge. Un de ces lieux où se retrouvaient les femmes et les hommes du quartier et même d’ailleurs. On y dansait au son des orchestres comme ceux des familles Auger, Debernard, Maugein. Un espace de liberté quand les bras fatigués et les têtes cherchant les étoiles on se pressait pour quelques verres et danses, quelques rencontres aussi. Une fraternité qui n’excluait pas que les poings puissent rencontrer parfois le pas de danse. Alors que les 25 printemps bourgeonnaient, Jean-Lucien débutait sa carrière de projectionniste au Lux, dans le quartier de Saint-Georges, mais aussi au Moulin rouge. Alors que déjà la télévision donnait du « film à retordre » aux salles de quartier, Jean-Lucien Georgevail se faisait magicien et entrait à sa façon dans le monde du cinéma. A Boulazac, dans son quartier, celui de la Cité Bel Air.

En début de semaine il se rendait chez le transporteur Gonthier-Nouhaud, rue Wilson à Périgueux pour récupérer ses précieuses bobines de film et ses affiches qui arrivaient de Bordeaux par l’autobus. Il regagnait la salle du Lux où il devait monter les bobines et les adapter à son projecteur. Il faut savoir qu’à l’époque tout était manuel. Puis, il préparait ses affiches toujours merveilleuses et alléchantes avec le bandeau mentionnant le lieu et les heures des séances ; ensuite, en mobylette il les déposait dans les bars, les boulangeries et autres lieux de passage. C’était le moment aussi de bavarder sur la vie et les gens, sur le film annoncé aussi.

Le vendredi, en fin de journée, en débauchant de son premier emploi, il arrivait au Moulin rouge pour installer sa salle. Une ouvreuse le rejoignait. Il connaissait tout le monde ; des habitués. Il y avait généralement une quarantaine de spectateurs. On buvait un verre, avant ou après le film. Lui, avant la séance, préférait vérifier son projecteur installé dans la cuisine pour amortir le bruit de l’appareil et avoir le meilleur angle. Il regardait quelquefois si la salle était bien remplie. Puis, à 21 heures, la séance débutait. Il y avait des actualités, toujours très attendues même si avec le développement de la télévision celles-ci permettaient seulement aux retardataires de ne pas manquer le début du film. Durant une soirée, c’était Hollywood boulevard qui allait devenir, presque malheureusement, Sunset Boulevard. 

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La dernière séance 

«  C’était un public très convenable. On venait en famille, c’était une autre façon de veiller ensemble » dit aujourd’hui le faiseur de rêves. Il n’y avait jamais d’incident, sauf, parfois une panne de courant mais c’était rare. Les gens s’en amusaient. « On ne râlait pas comme maintenant » dit  Jean-Lucien qui poursuit : « Le soir du cinéma, c’était une petite fête. Nous avions besoin de retrouver la joie de vivre après des journées de travail harassantes. » Y-avait-il des films qui ne plaisaient pas ? «  Je ne m’en rappelle pas. Certainement. Quand c’était le cas je crois que les gens sortaient puis revenaient prendre un verre après… »

La séance achevée, l’opérateur avait la charge de tout ranger et de remettre la salle en état. « Pendant que je rangeais mon appareil et mes bobines, l’ouvreuse balayait.» Et Jean-Lucien d’ajouter avec malice : « On trouvait parfois de petites pièces ou des bonbons entre et sous les chaises. » Alors, bien sur, on aimerait que notre montreur de films nous parle des films qu’il a aimé : « Je passais des films sans me soucier d’autre chose que de bien réussir ma séance. » Alors, on veut croire encore à sa discrétion sans l’exclure de la grande famille du cinéma, celle que Guiseppe Tornatore à peint dans son film Cinéma Paradiso.

Après avoir construit leurs fameux camp et hôpital sur Boulazac, à la Cité Bel Air, les américains sont d’une certaine façon restés, avec leur cinéma dont aujourd’hui on imagine mal la place qu’il avait dans l’imaginaire d’une jeunesse toujours avide de rêve et de nouveauté. Une jeunesse qui avait subi la guerre et l’occupation, une jeunesse travailleuse et joyeuse. Comme Jean-Lucien Georgevail.

En 1967, le cinéma Le Lux ferme ; « à cause de la télévision » explique l’ancien projectionniste. Il y a déjà quelques mois que Jean-Lucien Georgevail a définitivement abandonné sa salle du Moulin rouge. Bien avant Eddy Mitchell, il a vécu dans le noir et derrière son « Debrie 16 mm » sa « dernière séance ».

Nous raccompagnant sur le pas de sa maison bientôt centenaire, Jean-Lucien Georgevail pointe du doigt l’étoile du fronton de sa maison, vestige de la Grande Guerre : « C’est la seule maison a posséder une étoile. Je ne sais pas ce que cela signifie. Peut-être que c’était la maison d’un officier… » L’histoire est là, devant nous. Et cette fois, ce n’est pas du cinéma.

 En savoir plus cliquer : Les amis de Barnabé - Texte et photos : Pascal SERRE


 

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