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La laïcité ? Prendre du plaisir au bonheur des autres

JEAN-LUC-GIRAUDEL-01La Fédération de la Dordogne de la Ligue de l’enseignement fêtera le 150ème anniversaire de son mouvement à Périgueux le samedi 30 avril 2016. Forte de 350 associations et de 20 000 membres elle s’affirme garante des valeurs de la République. Où en sommes-nous cinq mois après le choc du 7 janvier ? Rencontre avec Jean-Luc Giraudel, son président.

DSC 0364Au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier dernier, l’émotion était profonde chez les croquants du Périgord. La vieille terre aussi chrétienne que franc-maçonne se réveillait avec la gueule de bois. Au pays d’Eugène Le Roy la laïcité fait partie du patrimoine génétique. Les vieilles luttes nées de la séparation de l’Eglise et de l’Etat entretiennent un quasi folklore. C’est un chanoine, Pierre Pommarède, qui a consacré une savante énergie à une thèse sur le sujet en 1975 et qui fait toujours référence. La légende prétend que l’ecclésiastique s’était rendu chez les mécréants de la rue Cadet – siège du Grand Orient de France – et avait tissé des liens complices. Lors de certains repas à l’évêché de Périgueux – et Sarlat – il venait avec des boutons de manchettes où l’équerre et le compas figuraient ostensiblement.

Aujourd’hui encore, la ligne de fracture reste sensible ; laïcs et Chrétiens se font toujours face ; la complémentarité n’a pas remplacé l’opposition. Seulement le monde a bougé. Le grand village qu’est devenue la planète bouleverse les repères anciens et il faut mesurer le phénomène religieux dans sa plus grande diversité. Diversités sociale et culturelle. Un véritable enjeu de société. Même le Périgord qui n’est pas un village gaulois à l’écart de tout a connu la déferlante émotionnelle du 11 janvier avec plus de 15 000 manifestants et des dizaines de prises de position à travers tout le département.

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De l’écologie à la gastronomie 

min assises-assos-pxElu président de la Ligue de l’enseignement de la Dordogne en octobre dernier Jean-Luc Giraudel est un matheux qui a brillamment passé un doctorat en écologie. Avec son allure d’adolescent impénitent il est devenu le directeur de l’IUT de Périgueux Bordeaux IV. Ce professeur et chercheur est un militant associatif aux valeurs républicaines assurées. Aux dernières élections municipales à Périgueux il figurait en bonne place sur la liste de Michel Moyrand (socialiste) et siège dans l’actuelle opposition. L’homme est indépendant et l’affirme : « Ma personnalité s’accorde très mal avec un parti politique… C’est par amitié pour Michel Moyrand que j’ai accepté ce défi. » Un Jean-Luc Giraudel qui sourit de son lien de parenté avec la célèbre cuisinière La Mazille ou encore avec Bernard Giraudel du Vieux Logis à Trémolat et reconnaît sa passion pour la cuisine périgourdine, celle des plats mijotés et en sauce. Une passion qui peut s’avérer utile quand les exaltations se font trop enflammées. Mais il ne sera pas le Vatel de la laïcité. Du moins dans sa version laïcarde. Il veut aller plus loin. 

Premiers pas en Dordogne

JEAN-LUC-GIRAUDEL-03Jean-Luc Giraudel le dit d’emblée : « la ligue de l’enseignement n’a pas attendu le 11 janvier pour défendre les valeurs de la République. Cela fait cent cinquante ans qu’elle est en première ligne dans tout le pays et presque autant qu’elle existe en Dordogne. »  C’est au temps de la Troisième république que le mouvement initié par Jean Macé prend son essor. Les « Hussards noirs de la république » qui portent encore la blouse grise et vivent souvent dans leur école sont des militants passionnés et convaincus par leur engagement. En 1881, dans le sillage de la création de la Ligue de l’Enseignement sont créés en Dordogne deux cercles, un à Périgueux et un à Bergerac.

En 1930, la Ligue de l’enseignement s’installe au dessus du garage aujourd’hui de Jean Lagarde, sur les boulevards. C’est une période charnière qui verra l’arrivée du Front populaire dans un département solidement ancré dans le radicalisme. C’est le moment où brillent les périgourdins Georges Bonnet, plusieurs fois ministre, ou Yvon Delbos qui fut notamment Ministre de l’Education nationale, Suzanne Lacore, institutrice première femme à être nommée ministre. C’est un temps où les élus périgourdins souvent issus du monde de l’enseignement se mobilisaient pour leur école. Ainsi, du radicalisme de l’avant-guerre au socialisme de l’après-guerre, celle que l'on appelait la Fédération des œuvres laïques a su modifier ses stratégies sans pour autant changer ses fondements idéologiques. Il en est toujours ainsi en ce début du XXIeme siècle. Même si elle est ancrée à gauche, la Ligue de l’enseignement entend n’appartenir qu’à elle-même. Pour Jean-Luc Giraudel : « Tous les membres, dans le cadre de leur engagement pour la ligue ne concède aucune allégeance à un pouvoir politique. Nous partageons les mêmes valeurs notamment celle de respecter toutes les différences, à commencer par les nôtres. »

Une laïcité de circonstance et d’opportunisme

Avec ses 50 collaborateurs, ses 350 associations et leurs 20 000 adhérents la Fédération des œuvres laïques ou encore Ligue de l’enseignement de la Dordogne souffre de visibilité et d’un côté laïcard jugé réducteur et presque archaïque.

Depuis ce fameux 11 janvier la laïcité s’est invitée dans la société française au point d’être revendiquée par tous. Au moment où la classe politique est rejetée, celle-ci trouve-t-elle ainsi une bouée de sauvetage ? Jean-Luc Giraudel se remémore la projection du film Timbuktu, en décembre dernier, à Périgueux : « C’était dans le cadre de la semaine de la laïcité à laquelle nous sommes associés depuis des années déjà. Un intervenant disait que la laïcité « le gonflait » et la salle avait largement applaudi… Je mesurais combien nous pouvions être dans l’incompréhension voir la méprise. Mais c’était avant le 11 janvier. Je ne suis pas certain que les choses aient changé en profondeur. Passé le temps des émotions on a bien vu que le vote Front national a continué de progresser lors des dernières élections départementales. Mais, pour moi qui venait tout juste d’être élu président de la Ligue de l’enseignement de la Dordogne ce fut un choc et une prise de conscience. » Jean-Luc Giraudel poursuit : « je regrette cette laïcité de circonstance et d’opportunisme qui s’est développée. »

Il ne faut pas que le soufflet tombe

evenementon736Jean-Luc Giraudel nourrit ses réflexions des lectures les plus diverses allant de Olivier Todd à Michel Onfray en passant par ses préférés que sont Montaigne, Pierre Hadot et Michel Houellebecq. Mais il ne se reconnaît en aucune façon dans la posture d’Alain Finkielkraut même si il contribue au débat : « la laïcité s’est s’ouvrir à toutes les dimensions de la société sans exclusive mais dans le souci des valeurs de la République que sont la liberté, l’égalité et la fraternité. » Mais le président de la Ligue de l’enseignement de la Dordogne mesure le chemin à parcourir pour que la prise de conscience et l’élan de ses contemporains ne soient pas une simple réaction émotionnelle, que le soufflet ne retombe pas.

Ainsi, le président déplore que lors de la venue de Pierre Tournemire sur le thème de « la laïcité à l’usage des élus » ceux-ci ne se soient guère mobilisés : « à part Bernard Vauriac, le président de l’union des maires et une petite dizaine d’élus je n’ai pas ressenti une grande mobilisation. C’était en décembre dernier. » Il en est de même des plantations d’arbres de la laïcité qui sont suivies par les mêmes personnes, militantes convaincues, mais aussi de bien des conférences sur le thème.

Jean-Luc Giraudel, conseiller municipal de Périgueux, a lors du dernier conseil voté contre l’attribution de subvention à une école privée et confessionnelle – celle de Saint front – « cela ne correspond pas à nos principes de laïcité » disait-il en marge du conseil municipal. Et il assume : « ce n’est pas contre l’école ou même contre l’église catholique ; c’est un principe qui doit s’appliquer à tous. Et nous devons autant nous opposer que faire de la pédagogie sur le sujet. »

Des élus locaux qui se sentent déboussolés

Sdc10216brochure-2015Alors qu’après 1981 et les premières désillusions des militants de gauche on a constaté un abandon de l’engagement associatif il n’en est pas de même actuellement. Au contraire. Toutes générations confondues le champ associatif est devenu un véritable espace d’implication et d’action. Certes, on relève toujours des rivalités avec certains élus politiques qui voient là un signe nouveau de la perte de leur pouvoir et même de leur légitimité. Les comités ou associations d’usagers ou de quartiers sont souvent accueillis avec tiédeur et réserve pour le mieux, comme des opposants pour le pire. Et il n’est naturellement pas seulement question de laïcité. Jean-Luc Giraudel n’hésite pas à évoquer « le noyautage de certaines associations »  mais refuse de faire des procès à quiconque.

Au climat d’incertitude et d’inquiétude des élus locaux qui se sentent souvent déboussolés par l’extrême complexité de leur mandat mais aussi par le rejet dont ils font l’objet, Jean-Luc Giraudel répond par le rappel aux valeurs de la République : « Elles doivent être exprimées mais aussi présentes dans l’action publique. Ce ne peut pas être uniquement des effets d’estrade sans autre lendemain qu’une émotion de circonstance ou de servir de sparadrap quand la plaie est trop purulente. »

Ceci dit tout n’est pas en demie teinte. Ce samedi 13 juin, la Ligue de l’Enseignement est partenaires des assises des associations organisées par la Ville de Périgueux ; durant le mois de mai elle a soutenu « La Vallée s’écrit » avec 11 communes ; des jeunes sont accueillis dans le cadre du Service civique ; elle appuie les initiatives en matière d’économie sociale et solidaire  ; des Juniors associations ont vu le jour ; 13 000 enfants bénéficient chaque année des offres de vacances ; 375 manifestations sportives sont au calendrier. Ceci n’est pas exhaustif et on peut en savoir plus en allant sur le site de la Ligue de l’Enseignement.

Je condamne le vote Front national mais ce n’est pas suffisant

vallee-2015Jean-Luc Giraudel veut se différencier du jeu politique du Front national dont il relève les scores importants au pays de Montaigne : « Je déplore totalement et je condamne fermement le vote pour le Front national mais je considère que ce n’est pas suffisant. Notre travail est d’entendre les raisons de ce vote et de proposer des réponses à la fois conformes à nos valeurs et à une société anxiogène et en crise. Nous nous battons davantage pour la République que contre un mouvement politique si détestable soit-il. » Et pour cela, la ligue de l’enseignement appelle au dialogue civil entre les associations et les institutions et s’appuie sur sa récente « Charte sur la diversité, force pour la république. » « Ce n’est pas un concept abstrait, c’est un ensemble d’actions au quotidien qui n’est pas forcément médiatique » reprend son président qui s’appuie sur les nouvelles technologies de communication et les réseaux sociaux pour assurer la promotion de la Ligue de l’enseignement en Dordogne.

Les inégalités n’ont jamais été aussi criantes

La ligue de l’enseignement de la Dordogne est ainsi présente dans tout les territoires, au plus près des gens, dans de nombreux domaines qui touchent à l’enseignement, la formation, le sport, l’éducation, la culture… Elle siège dans presque toutes les institutions départementales où les questions de société sont au cœur des débats mais aussi des actions.

Afin de développer l’action citoyenne elle met à disposition un  centre de ressources qui accompagne les associations dans toutes les étapes de leur existence. « Nous participons au mieux vivre ensemble qui est la base de la cohésion de notre société. Il nous faut réduire les nouvelles inégalités qui se développent de façon irrésistible » explique Jean-Luc Giraudel.

En cela, la ligue de l’enseignement est engagée dans les politiques d’aménagement du territoire mais constate que les inégalités n’ont jamais été aussi criantes. « Il nous faut nous engager davantage, différemment aussi » martèle Jean-Luc Giraudel qui poursuit : « nos valeurs sont les mêmes depuis un siècle et demi mais le contexte, les questions, les rapports entre les gens, tout a changé et nous ne pouvons pas nous contenter d’accompagner, voir de subir. » La ligue de l’enseignement se trouve face à la formule de Raymond Cartier « La Corrèze avant le Zambèze » ; mais, la question c’est que tout est dans tout et on ne peut plus vivre ensemble sur un territoire étroit en prétextant être coupé du reste du monde. Il existe dés lors une laïcité plus sociétale qui oblige à sortir de l’impasse qui oppose les cléricaux aux laïcs de l’Ancien régime. Jean-Luc Giraudel reprend : « On ne peut pas réduire la laïcité à la question de la place des religions dans notre société. » Le débat est ouvert et le chantier est loin d’être refermé. Il faut vraisemblablement actualiser le terme de laïcité car il est considéré comme vieillot et, effectivement, ne mobilise pas suffisamment les citoyens. C’est un constat.

Pour la rencontre des cultures et la paix du Monde

bcrinerFaut-il aller jusqu’à prendre tout homme dans ses différences et les assembler dans un vaste ensemble humain mais aussi naturel, géographique et historique, entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, entre un idéal et un réel ? Bref une laïcité qui prend une dimension universelle et peut même constituer une cosmogonie au sens de la relation entre l’homme et l’univers. Un programme politique qui écarte les petits intérêts des groupes de pression auxquels sont liés le plus souvent les appareils politiques mais aussi l’égoïsme.

Une des plus belles et réussies actions soutenues par la Ligue de l’enseignement n’est-elle pas le Festival de cultures au cœur de Montignac ?  Créé il y a trente ans par le secrétaire général de la Ligue de l’Enseignement de la Dordogne de l’époque, Bernard Criner, il accorde les valeurs de la République à celles de l’universalité des civilisations et des cultures. Les organisateurs l’affirment : « C’est un festival engagé pour la rencontre des cultures et la paix du Monde. » 

Une réponse à l’angoisse des temps modernes

JEAN-LUC-GIRAUDEL-04Alors que les citoyens se détournent d’une vie politique discréditée par des pratiques et des mœurs en rupture avec une « certaine conception de la République » la Ligue de l’Enseignement peut être non pas un Think Tank pour bobo en mal d’Ouroboros mais un véritable outil pour résoudre les questions d’une vie quotidienne toujours plus complexe et anxiogène. On aura ainsi dépassé la dimension émotionnelle du 11 janvier et on sera entré dans un vingt-et-unième siècle qui a fait écrire à jacques Attali que la prochaine utopie qui emportera le monde sera celle de la Fraternité : « Prendre du plaisir au bonheur des autres ».

Texte et photos : Pascal SERRE


 

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