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Bernard Giraudel : l’impromptu de Trémolat

La voix est chantante, roulante, charmeuse, presque enjôleuse. Il faut l’entendre vous dire : « quand on est pauvre on ne peut pas déplaire ; que la fortune, la vraie, c’est le bon sens ; qu’un pauvre ne peut donner que sa parole, son honneur car il ne sait ni lire, ni écrire. » Cette voix, c’est Bernard Giraudel,l’homme du Vieux Logis. Cet homme fait jongler avec une infinie délicatesse les mots, les histoires qui se parent en légende, ou l’inverse. Les jeux de l’amour et du hasard se font nécessites, se tissent entre deux regards qui réduisent les inégalités toujours illusoires. Immense culture qui plonge ses racines dans la diversité des expériences, des rencontres, des secrets aux clés multiples et dont il laisse à chacun le soin de forger la sienne parce que, tout simplement, Bernard Giraudel n’est pas un homme de vérité révélée ; c’est un bougre de croquant, un vagabond de terres toujours inconnues, toujours prêt à exalter ses valeurs humanistes. C’est incontestablement un homme de l’art, celui qui consiste à établir la lumière tout en riant des clairs-obscurs qui entretiennent les mystères sans lesquels l’amour de soi et de l’autre s’étiole et se perd dans la banalité.

Une rencontre à huis clos

GIRAUDEL-02Bernard Giraudel, c’est à la fois Talleyrand et Fouché dans le film Le Souper. Nous sommes en France, le 6 juillet 1815 ; alors que le peuple se pose de sombres questions sur son avenir, après la défaite de Waterloo, deux hommes soupent à huis clos : Talleyrand et Fouché. Ils vont se livrer à un duel verbal dont l’enjeu est l’avenir de leur pays. Si le cuisinier Vatel est mort depuis longtemps, Antonin Carême n’est pas loin, connu pour être « le roi des chefs et le chef des rois ». Fermons la parenthèse.

 Le célèbre restaurateur de Trémolat est encore tout en contraste, paradoxe, riche en émotions, un grand bateleur, un subtil poète, un esprit éclairé. La réussite de son jardin d’Eden, c’est la sienne, celle de cette malicieuse et généreuse approche de la vie. Ici, tout est mouvement, rien n’est figé.

Paysan dans les tripes et d’une noblesse exquise dans ses accords à la fois flamboyants et chafouins, Bernard Giraudel rejoint les philosophes du Siècle des Lumières. Ses amis de Trémolat le surnomme « Bernard caviar » et ceci le fait rire. Toujours ce jeu délicat et subtil qui l’écarte du vulgaire. Un impromptu raffiné, toujours en communion avec son petit monde comme le grand monde. 

L’expérience ? C’est une longue suite d’erreurs 

VIEUX-LOGIS-02Bernard Giraudel déploie un plaisir des sens qu’il entend toujours contrôler sans jamais se départir du respect de l’Autre. Tout ceci nous ramène à une vraie noblesse, celle des subtils salons qui a donné la parole aux intellectuels nécessairement turbulents d’avant la Révolution française. Il y a aussi chez cet homme une note romantique chère à Maupassant ou Alain-Fournier.

Mais, ne l’oublions pas, Bernard Giraudel c’est une « adresse » où gîte et couvert sont à son image. Comme il le murmure : « L’expérience ? C’est une longue suite d’erreurs ». Le voici dans le petit village de Trémolat, là où la Dordogne impétueuse décrit un méandre et s’y prélasse. Construit sur les ruines d’un prieuré, le Vieux Logis est la propriété de la famille Giraudel-Desbord depuis cinq cents ans. Notre hôte ‘ne  est pas peu fier. Pas par orgueil, par respect et amour de ses ancêtres. Il sait trop que les biens terrestres ne sont pas les plus importants et que seul compte l’indéfinissable, l’impalpable, presque l’intransmissible. Le temps et les ors n’étant que des futilités funestes à la paix intérieure.

Entre Rastignac et Cyrano

GIRAUDEL-03Bernard Giraudel c’est une histoire, une légende. Entre Rastignac et Cyrano. Il est né à Bergerac en 1925. Il devait faire Prépa HEC mais, ligne de démarcation oblige, il fera des études commerciales à Montpellier. A l’âge de 19 ans il est embauché à l’agence Havas, comme courtier en publicité. Mais, très vite, c’est l’appel du sang. Son père qui détenait un gros portefeuille d’assurance avant la guerre lui demande de revenir au pays pour prendre une affaire de mercerie en gros. « Nous avions jusqu’à 15 000 articles en référence » explique Bernard qui retrouve donc le pays de son enfance à 21 ans. Plus tard, il héritera aussi d’une quincaillerie, toujours à Bergerac.

En 1979, la maison familiale de Trémolat devenue une auberge dirigée par sa mère nécessitait sa présence. Les lieux sont imprégnés par l’histoire d’un clan, le sien. Au fil des siècles la famille avait construit une métairie, des logis de maîtres, des dépendances ; Bernard Giraudel ne pouvait laisser les choses s’éteindre doucement. Et il raconte : « Imaginez cinq siècles à arracher l’espoir du lendemain, inscrire le futur dans le présent et, surtout, entretenir le feu dans l’âtre afin que de génération en génération, le progrès et la concorde profitent à chacun… Je suis venu et je ne pouvais pas faire autrement. » Le Vieux Logis pouvait entrer dans la légende.

Aujourd’hui, Bernard Giraudel perpétue la tradition et s’active dans ce futur dont il en cesse d’anticiper les mouvements. Même si il s’honore de l’enseigne « Relais & châteaux » et de son chef Vincent Arnould, un meilleur ouvrier de France en 2007, Bernard Giraudel préfère les spécialités de sa grand-mère aux plats trop élaborés. Pour lui, la pressée de lapin, la cassolette d’escargots, le chou farci, la fricassée d’anguilles et les tripous de bœuf attirent aussi bien les ouvriers en bleu de travail que les couples d’anglais distingués. Mais, que les choses soient dites : le Vieux Logis sait offrir une cuisine inventive, moderne, avec les produits les plus raffinés. Le cadre somptueux et cossu, le service distingué et chaleureux sont destinés à une clientèle haut de gamme. La réussite commerciale du Vieux Logis est à ce prix et repose sur un personnage rusé en affaires et fidèle dans ses amitiés. En 1999 il a même ouvert « Le Bistrot d’en face » qui souhaitait répondre à une clientèle moins fortunée pour dire les choses clairement. Le chef Pierre-Jean Duribreux y a carte blanche. Au menu, cuisine régionale : fritons de canard, ou crépine de pieds de cochon ; au dessert, les traditionnels mousse au chocolat, riz au lait et œufs au lait… dans un style bistrot, simple, décomplexé, à prix attractifs dans une chaude ambiance typiquement trémolacoise. Une boutique permet même d’acheter les produits du terroir. Bernard Giraudel ne laisse rien en jachère et au hasard.

Aubergiste depuis bientôt 60 ans, Bernard Giraudel est avant tout un personnage, une personnalité. Conteur truculent, enthousiaste, charmeur avec des yeux qui pétillent comme du champagne, il sait entretenir le rêve autour des tables, dans les têtes étoilées et les cœurs apaisés. Il aime raconter son pays et sa vie. Quand il pénètre dans une salle on a l’impression de le connaître depuis ; et lui, avec vous, aussi. 

Nous visitons le monde en écoutant les gens

GIRAUDEL-04Que ce soit avec un ministre ou un agriculteur de son village, Bernard Giraudel est aguicheur mais sans excès. Il est intarissable. Au Vieux Logis, avec déférence on l’appelle Bernard.

Ainsi quand il raconte la naissance du Vieux Logis : « C’était mon jardin secret, la maison de ma grand-mère. C’était en 1932, j’avais alors sept ans. Nous voulions que ce soit la maison du bonheur et cela a toujours été le cas. Il y avait beaucoup de chambre et beaucoup d’amis. On recevait pour des safaris aux escargots, pour les vendanges, les foins. Tout était prétexte pour ouvrir la maison. C’est ainsi que naquit l’établissement. Un jour, parce que le vent s’engouffrait dans la cheminée et qu’on cherchait à recomposer la liste des invités. Ma grand-mère lança on devrait faire un hôtel ! Au lieu d’avoir des amis plein la maison, pourquoi n’aurions nous pas des clients ! Et c’est ainsi que tout a commencé. Nous étions des hérétiques de l’hôtellerie ? Nous aimions partager la soupe, écouter les gens de passage car, nous autres périgourdins, nous voyageons peu. Nous visitons le monde en écoutant les gens. »

La rencontre avec Arthur Miller

VIEUX-LOGIS-01jpegC’est avec le même flamme qu’il se remémore sa rencontre avec Arthur Miller : « Un jour, à la réception du Vieux Logis, on voit arriver un gars, pieds nus, chauve comme un nouveau-né, avec un vœux short pour tout vêtement. On lui fait voir la chambre de mon grand-père et il inscrit son nom sur le livre de police que tout aubergiste tenait à ce moment-là. C’était Arthur Miller. Il devait passer une nuit. Il est resté un mois écrivant 381 lettres. »

Martin Walker, auteur de romans policiers cite le Vieux Logis dans « Meurtre en Périgord ». Bernard se met à l’écriture et, avec son complice Pierre Gonthier, chante son pays dans un ouvrage intitulé « En Périgord, le plus proche des pays lointains. » Il y a deux ans, l’Académie des Arts et des lettres du Périgord remettait à Bernard Giraudel son diplôme d’honneur et la réception gustative qui suivie fut mémorable. 

Au terme d’une rencontre toute en rondeur, sculptée par la diversité chaleureuse d’une personnalité au flot inépuisable de paroles, de récits, on pense à cette pensée du Dalaï-Lama : « Quand les gens se sentent seuls, cela ne signifie pas qu’ils manquent de compagnons humains, mais de tendresse humaine. » Avec Bernard Giraudel, cette tendresse est à fleur de peau, brûlante pour celui qui mesure la transparence du cœur, interrogative pour celui dont l’arrogance n’est qu’un cache-misère, rassurante pour celui qui n’a que le temps comme compagnon. Si comme le dit Bernard Giraudel « la chance c’est d’aller ailleurs », on chuchotera aux profanes et initiés du Vieux Logis qu’ils ne sauraient se dispenser de cette conjonction lumineuse avec ce beau et bon vivant qu’est Bernard Giraudel. Lui qui aime Charles Trénet, le tambour de ville, Jean Gabin, qui déteste les gens sûrs d’eux et dit de lui qu’il ne sait pas, qui plonge les doigts dans le cassoulet de Castelnaudary comme un enfant le ferait dans un pot de confiture, se plait aussi à dire : « Montaigne est un homme de bon sens qui avait compris que l’on ne pouvait connaître les gens que si on connaissait l’histoire du chabrol. » Une histoire que Bernard Giraudel connaît, même si la sienne peut sortir d’un imaginaire fécond, source de son éternel jouvence. 

Texte et photos : Pascal Serre


 

 

Commentaires  

 
Jean-Charles Pouyot
#1 Jean-Charles Pouyot 01-06-2014 13:45
Wahou ! Rien à ajouter
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