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L’adieu aux granges

 Il y a des régions du Périgord où elles sont si hautes, si joliment profilées, qu’on croirait des carènes de navire. Peut-être, sont-elles les chefs-d’œuvre de charpentiers de marine en rupture de ban qui, pour un temps, trouvèrent chez nous une île.

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Que ceux qui, comme moi, ont connu le temps des granges se souviennent

Dès le seuil, c’était  l’odeur qui vous submergeait. Un parfum d’exotisme révolu, un parfum d’enfance et de grandes vacances. Ça sentait le foin, la paille, la terre, le musc et le vieux cuir, un parfum dont on ne pouvait se rassasier. Puis, c’était la pénombre qui nous enveloppait. Une pénombre dorée, fraiche si c’était l’été, chaude si c’était l’hiver. Le sol était de terre battue, damé par des siècles de pas d’hommes et de bêtes, et aussi les fléaux qui jadis y dépiquaient le blé ; les greniers débordants ruisselaient en franges blondes sur des crèches de bois lustrées comme de beaux meubles. Quelques ampoules emmitouflées de toiles d’araignées diffusaient une lumière veloutée, peu ou pas d’ouvertures, si ce n’était tout là-haut, dans le crépitement des moineaux, le jaillissement des hirondelles et les frôlements ouatés de vieux hiboux familiers, tout en haut, au plus haut du pignon, l’œil-de-bœuf qui ouvrait en plein ciel. C’est par-là que le soleil glissait ses poutres d’or, allumait des clairs-obscurs à la Rembrandt, là que la nuit, quand elle était bleue, semblait une grosse prune d’ente avec les étoiles comme des perles de rosée.
Et puis, il y avait les bêtes : les vaches d’un côté, les brebis de l’autre, quelquefois un vieux cheval, trop vieux pour travailler, trop vieux pour être vendu. Des poules venaient pondre dans le fenil, la chienne faisait ses petits dans un trou du pailler.

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Une grange, c’était tout à la fois l’arche de Noé et la crèche de Noël

Les hommes, parfois s’y aménageaient deux pièces, discrètement, à une extrémité : la cuisine et la chambre, juste pour être plus près des bêtes pour la chaleur, plus près des récoltes pour se rassurer.
Une grange, autrefois, c’était vaste et douillet, paisible et grouillant, c’était tout à la fois l’arche de Noé et la crèche de Noël. Rassurant et protecteur.
J’aimais les granges l’été, quand leurs toitures émergeaient à peine des blés, vibrantes comme des mirages dans la lumière des moissons. J’aimais les granges à l’hiver, quand elles soufflaient leur haleine tiède et parfumée comme une invite au promeneur transi. J’aimais les granges à l’heure de la traite, quand les vaches faisaient sonner doucement leurs chaines comme des clarines, quand dans le seau de lait lapait un chat noir tout barbouillé de crème, quand les brebis se pressaient en bêlant autour des mangeoires, quand le foin remué fumait sa poussière odorante qui piquait sous les yeux.

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Les granges étaient le signe extérieur de vraies richesses 

C’était devant les granges que l’on montait ostensiblement le tas de fumier qui donnait à supposer de l’aisance de la ferme, devant les granges que l’on édifiait fièrement les gerbiers, devant les granges que l’on installait joyeusement la batteuse. C’était dans les granges que l’on faisait ripaille pour fêtes les récoltes, que l’on chantait « la chanson des blés d’or » à la fin des banquets, dans les granges que l’on conservait le grain précieux des semences, que dans un trou du mur l’on cachait son escarcelle. Dans les granges que l’on donnait asile au vagabond et au proscrit, après avoir confisqué allumettes et briquets.
C’était aussi sur les portes des granges que l’on tressait, avec une poignée d’épis murs et un bouquet de lavande les croix porte-bonheur de la saint Jean, que l’on crucifiait les oiseaux de malheur, que l’on alignait les plaques des trophées de comice agricole, que l’on clouait les pattes des sangliers abattus, comme jadis celles des loups. Étrange ex-voto d’un monde disparu.

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Eros et Thanatos

C’était dans les granges que l’on mettait le feu par haine ou désespoir, dans les granges que l’on se pendait. Dans les granges aussi que l’on faisait l’amour et que l’on dansait les soirs de noces.
L’exode rural et l’agriculture moderne les ont ravalés au rang d’abri pour camping-cars et caravanes. Temples profanés d’une civilisation perdue, grands vieux vaisseaux d’un monde englouti, échoués au bord du temps, mais dont la majesté étonne encore.
J’aime ces vieilles granges, derniers bastions d’une « culture » qui célébrait le pacte originel de l’homme, de l’animal, de la terre et des plantes. J’ai, aujourd’hui, éprouvé le besoin de dire deux ou trois choses d’elles. Et y mettre tant d’émotion ne peut paraître exagéré qu’à ceux qui n’ont pas vécu le temps des granges, qui n’ont jamais eu à se réconforter l’âme en touchant à l’âme d’une civilisation, celle de la sève et du sang.
Vieilles granges de mon enfance, quand sur vos toitures immenses coule le vent, je ne sais par quelle magie, derrière vos hautes portes charretières, il y a toujours un petit garçon émerveillé qui me ressemble.

Michel Testut - Photos : L'esprit Périgord - Granges situées sur la commune de Chancelade


 

 

 

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