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Gabriel de Tarde : l’interminable purgatoire du précurseur de Freud

 

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Quand on parle de philosophie en Périgord, on évoque aussitôt Montaigne, Fénelon, La Boétie ou Maine de Biran. Pourtant, un autre Périgourdin, oublié par tous, mériterait enfin d’être sorti de l’oubli dans lequel le XXème siècle l’a injustement jeté : Gabriel de Tarde. Il est né le à Sarlat le 12 mars 1843, dans une famille qui a marqué l’histoire du Périgord noir et qui nous a laissé un bien joli manoir à La Roque-Gageac. La particule « de » a été rétablie devant son patronyme par jugement du tribunal de Sarlat en date du 15 aout 1885.

Sociologue, un psychologue, un juriste et un criminologue de réputation mondiale

Elève doué, il prépara d’abord l’École polytechnique, puis, après des études de droit à Toulouse et à Paris, suivit les traces de son père, Juge d’instruction à partir de 1870, il dirigea toutes les affaires criminelles importantes de la région de Sarlat jusqu’en 1894. A cette date, il devint directeur de la Statistique criminelle au ministère de la Justice. Professeur à partir de 1900 au Collège de France, où il occupait la chaire de philosophie moderne, il fut aussi un sociologue, un psychologue, un juriste et un criminologue de réputation mondiale. Membre de l’Institut (Académie des sciences morales et politiques), il passe pour un précurseur de Freud développant l’idée d’un individu libre et responsable, conduisant son destin par la pensée et agissant selon le principe d’imitation. Ses principales œuvres restent Les Lois de l’imitation parues en 1890 et Études de psychologie sociale parues en 1898. Il a, en outre, publié de nombreux articles dont certains dans les Archives de l’anthropologie criminelle, d’autres dans la revue d’économie politique sans oublier un étonnant roman de science-fiction intitulé Fragment d’histoire future (1896).
Amoureux de son pays natal il se passionna également pour l’histoire et la vie littéraire en Périgord. Marié en 1877 à Marthe Bardy de l’Isle, il est mort en 1904.


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Le Jules Verne de la sociologie

Dès les années vingt, cet homme hors du commun fut considéré par les sociologues américains de l’école de Chicago, puis par leurs héritiers actuels, comme une référence théorique majeure. Il reste toutefois encore aujourd’hui relégué en France dans un interminable purgatoire. Certains ont bien tenté, à plusieurs reprises, de l’en sortir, par exemple Gilles Deleuze qui a célébré la valeur de ses intuitions ou plus récemment Patrice Bollon qui a rappelé que celui qu’il nomme le « Jules Verne de la sociologie » avait radiographié avec une étonnante modernité nos sociétés actuelles. En vain : les dictionnaires l’ignorent totalement ou ne lui consentent que quelques lignes centrées sur le thème de « l’imitation sociale », auquel son nom demeure pour toujours attaché.
Son œuvre, il est vrai, cumule deux défauts assez contradictoires. Elle est, d’une part, totalement inclassable, émargeant aussi bien à la sociologie et à l’anthropologie qu’à l’économie politique, à l’histoire ou à la métaphysique. Elle apparaît, d’un autre côté, très répétitive, tournant de façon quasi obsessionnelle autour d’une unique grande notion apte à tout expliquer depuis la création des sociétés jusqu’à l’apparition en elles du langage, des relations entre les civilisations jusqu’à leur lutte ou leurs influences entrecroisées. En effet, Tarde voyait dans l’imitation des hommes entre eux l’alpha et l’oméga de toutes les sociétés. Loin d’être autonomes, les hommes lui évoquaient des « somnambules », dont l’illusion consiste à croire en la spontanéité de leurs idées, alors qu’elles ne leur sont que « suggérées ». De là dérivait à ses yeux la logique de toutes les collectivités humaines, suite d’innovations individuelles puis de généralisation de celles-ci à la faveur de laquelle se recréent d’autres inventions.

L’idée nouvelle de l’importance de l’opinion

Ce penseur, qui passa la plus grande partie de sa vie dans le sarladais, a défendu l’idée de tout ramener dans les sociétés, selon sa formule, à une « cascade d’imitations » ; elle paraît à priori simpliste mais vaut en fait par les aperçus de tous ordres qu’il en tirait. Dénonçant le préjugé qui voit dans l’imitation un mécanisme « primitif », il pensait au contraire que celle-ci n’avait jamais trouvé de champ d’application aussi large que dans nos démocraties. L’imitation ne se propageant plus, comme jadis, de haut en bas, vers les classes inférieures, mais « horizontalement », entre supposés égaux, il en tirait l’idée nouvelle de l’importance désormais centrale de l’opinion.
De même, pensait-il, contrairement à une à une idée reçue, que l’imitation s’exerce non de l’extérieur vers l’intérieur, des comportements ou des modes de vie, vers nos grandes idées fondatrices, mais de ces dernières en direction de nos attitudes concrètes. Pour résumer, l’imitation avait à voir avec une suggestion d’esprit à esprit, proche d’un acte d’hypnose. Ces considérations l’amenèrent à soutenir que le fondement de toutes les sociétés, y compris celles qui se veulent athées, était à rechercher dans les grandes convictions ordonnatrices sur le fond religieux.
Les progrès de la civilisation ne relèguent donc pas, ainsi que nous avons tendance à le penser, la religion dans un coin de nos âmes. Ils donnent simplement à celle-ci une autre forme, laïque en apparence, mais, en réalité, tout aussi impérative qu’autrefois.

LA ROQUE-GAGEAC-1De l’omnipotence des religions sauvages ou barbares et celles des religions civilisée

« Toute la différence entre l’omnipotence des religions sauvages ou barbares et celles des religions civilisée, a-t-il écrit, est que celle des premières s’exerce par le culte, équivalent formaliste de la morale et leur époque, et celle des secondes par la morale, équivalent spiritualiste du culte. »
En dépit de ses partis pris intemporels, Tarde était également un moraliste. On ne résistera pas au plaisir de retranscrire la conclusion de son essai sur Le Public et la Foule (1898) : « Ce qui préservera de la destruction et du nivellement démocratique les sommités intellectuelles et artistiques de l’humanité, ce ne sera pas, je le crains, la reconnaissance pour le bien que le monde leur doit, la juste estime du prix de leurs découvertes. Que sera-ce- donc ? Je voudrais croire que ce sera leur force de résistance. Gare à elles si elles viennent à se désagréger ! »
L’auteur de ces lignes ne mériterait-il pas d’entrer enfin au panthéon des grands penseurs de son pays ?

Guy Penaud - Illustrations : Droits réservés


 

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