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Le majordorme et les confinés de Sigmaringen

SIGMARINGEN 02Tout aurait pu débuter sur les rives du lac de Starnberg, en Bavière, avec la fin tragique et fascinante de Louis II, le roi fou, ou prétendu tel ; Starnberg avec ses eaux grises et sombres encombrées de roseaux d’où surgit une croix latine. J’aurai pu tout autant m’incliner dans la chambre noire de Longwood si chère à Jean-Paul Kaufmann ; Longwood, empire d’un morbide mystère, celui d’un Cipriani, autre majordome d’un empereur déchu. Et bien d’autres destinées, grandes ou plus modestes. J’ai ressenti cette ensorcelante dramaturgie lors de la visite à la dérobée de la demeure du général de Gaulle à Colombey-les-deux-églises et m’être retiré du dépouillé caveau. Et, j’imaginai Honorine Démetraz, la dernière confidente des fourneaux du général et de Yvonne de Gaulle. Tout comme, parcourant le lac de Garde, j’imaginais la tragique agonie du Duce qui avait inspiré, dès 1938, l’écrivain communiste Ignazio Silone dans sa fameuse École des dictateurs. Sans oublier son valet de chambre, Quinto Navarra dont la fidélité, pour le coup, fut ruinée dès la destitution de son maître, le 25 juillet 1943. Et encore les Dix années d’exil de Madame de Staël ramassées dans une visite de son château de Coppet. Germaine de Staël laquelle, à mon grand regret, n’eut pas l’élégance de laisser quelque place à son maître de maison, factotum.

D’autres lieux, démantelés par le désordre des Dieux, m’ont envoûté. Tous ont en commun le rappel à l’humilité par la dégradation comme si cette dernière était le seul rempart à la vanité du pouvoir

L’exil, la réclusion, la claustration ou le confinement version coronavirus né d’un excès d’impression dans les fourgons d’une servitude qui enfante les lèvres amères et rend les yeux obscurs jusqu’au pourrissement des chairs. Seule la renonciation de l’esprit aux forces de la nature et des hommes, une soumission millémétrée à la marche des anges chère au poète Vincenzo Cardarelli doit nous guider dans ce printemps que l’on nous impose comme mortel :  « Aujourd'hui le printemps/ est comme un vin mousseux. / Le premier vert pétille/ sur les grands ormes aux touffes fleuries. » N’oublions pas que l’exil est une invitation au voyage. 

La guerre intérieure que des Français du même bord se livraient dans une sordide lutte de pouvoir et d’influence

Ecoutons Julius Stein relatant cet automne 44 : « Dès lors, le château fut confronté à ce qui lui avait été jusqu’à présent épargné : la guerre. Non pas la sale guerre du dehors, le déluge d’acier, de boue et de sang, mais une guerre poisseuse, sournoise, insistante. Une guerre de positions et de tranchées invisibles. La guerre intérieure que des Français du même bord se livraient dans une sordide lutte de pouvoir et d’influence. »

Sigmaringen, une leçon humaine, toujours d'actualité, entre Münich et Vichy-sur-Danube.

En cette période de confinement, un autre mais qui a aussi ses similitudes avec bien d’autres, les choses et les hommes n’ont guère varié

Ceci renvoie à Montesquieu lequel, dans l’Esprit des Lois nous guide ainsi : «  Dans le temps des fables, après les inondations et les déluges, il sortit de la terre des hommes armés qui s’exterminèrent. » Dans son récit Kaputt, le héros éponyme de Malaparte est un monstre allègre et cruel, une expression germanique signifiant brisé, fini, réduit en miettes, perdu. Je me retrouve dans ses récits cyniques, paysages humains décadents et embourbés dans une violence que n’eut pas démenti Stéfan Zweig pour lequel le monde est comme un cercueil. L’exil de l’écrivain ami de Sigmund Freud, Thomas Mann ou Hermann Hesse causa un terrible coût intellectuel et personnel qui l’amena au suicide en nous laissant ceci : « Toujours le même défaut chez l’homme, un profond manque d’imagination. »

Notre confinement viral, à l’aune de l’orgie médiatique qui nous est offerte par des égos déboussolés, nous oblige brutalement à plonger dans des univers plus intimes tels que ceux des conversations et entretiens d’un Primo Levi perclu de douleurs au point, malheureusement, d’y mettre lui aussi un terme.

Tout homme est son propre majordome

Ce confinement viral que nous vivons est un huis-clos qui nous invite à revisiter l’enfermement consenti si cher à Marguerite Yourcenar ; une liberté inversée ; une liberté intime et universelle.

Dans L’exil et le royaume d’Albert Camus, le peintre Jonas sacrifie l’amour conjugal pour celui de l’art, et Janine la femme adultère, quitte le lit conjugal un soir pour s’unir avec le cosmos. La pensée camusienne traduit ainsi sa propre métaphysique du bonheur.

Me revoici avec Julius Stein, mon majordome de Sigmaringen : « Vient un moment dans la vie d’un homme où il cesse de creuser pour les autres afin de commencer à creuser pour lui-même ; si son existence s’écoule sans que jamais cette prise de conscience advienne en lui, il mérite notre compassion. »

C’est dans Lettres à Lucilius de Sénèque que je trouve ma trousse de secours pour ces temps de confinement. Davantage inventeur de concepts que philosophe, Sénèque qui écrit : « revendiquons la possession de nous-mêmes » ; faisant encore l’éloge du tabou suprême des sociétés modernes, la vieillesse, en ces termes : « les fruits ne sont jamais si savoureux que lorsqu’ils sont presque trop mûrs. » Du politiquement incorrect me voici glissant, invicible et glorieux dans ma réclusion, vers un soleil qui n’aveugle pas, une lumière qui éclaire et dévoile un autre monde : le mien.

Un soir ou un matin, peu importe, cette histoire de confinement sera, comme les autres, toutes les autres, absorbée par la nacre du temps. Tout homme est son propre majordome.

Pascal SERRE


 

 

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