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Le nouveau voyage du condottiere

boulogne3Deux chevaux de traits à la crinière dorée et à la robe cuivrée. Une calèche à quatre roues, en fer et bois, avec sa capote de tissu jaunie par l’intensité du soleil, conduite par un brave homme du pays en bras de chemise blanche et chapeau en laine feutrée noir. Derrière lui, sur le plateau encadré par deux longs sièges en cuir, un cercueil. Celui-ci est carré et en pin blanc, rustique, presque impunément rustre, avec ses trois cordages de chaque côté et sa plaque : Daniel Boulogne, 1949-2018. Le soleil est étincelant au dessus du Déroc, ensemble de vieilles bâtisses patiemment rehaussées au fil du temps par l’Homme qui voulut être roi et avait transformé les lieux à l’image de ses rêves et de ses amitiés. 

L’homme n’aimait pas se faire dicter les choses

 Nous avions eu des mots, quelques bosses et quelques maux. C’était là une des façons de vivre nos conditions respectives dans nos mondes imaginaires. Nous avons traversé deux années à converser à raison d’une fois par semaine autour d’une plantureuse et authentique cuisine généralement bien arrosée. Il devait en sortir un ouvrage, l’histoire de sa vie, dont rapidement je trouvais le titre : les voyages du Condottiere. Ce devrait être à la fois une biographie et une autobiographie. L’homme n’aimait pas se faire dicter les choses.

Alors, ce samedi 8 septembre lorsque nous nous sommes retrouvés, sur la colline qui domine la vallée de l’Isle, là même où le Condottiere menait grand train à l’image des romantiques de jadis, il n’y avait pas de tristesse, mais une impénétrable nostalgie. Nous avons respecté le rituel de ce turbulent et truculent personnage : « Sans pleurs, sans fleurs ni couronnes, ni curé, ni politiques, ni flics, ni pierre tombale, rien d’autre que des amis. » avait-il écrit. Même les « Pompes funèbres » n’avaient pas droit de cité. Tout serait effectué en famille, entre soi, sans intrusion. On ne volerait pas au Pater familias son nouveau voyage. Cette façon, presque digne d’un Parrain de la Camorra ou de Cosa Nostra dans son expression romantique complétait la légende qu’il savait entretenir en faisant rêver sans limite son entourage.

Dans l’infini lointain d’un ciel d’azur traversaient par de muets oiseaux blancs, la voix de Gilbert Bécaud surgissait : « Et maintenant, que vais-je faire ? »… 

Pas de cravate ni de robe noire façon hypocrite

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boulogne2 Le cortège quittait doucement le Déroc, empruntant ce chemin de terre et de cailloux, crevassé et cabossé à l’image de son propriétaire, cadencé par le pas lent et le bruit des fers des chevaux. Une demie heure à parcourir des paysages champêtres comme seul le Périgord peut les offrir pour gagner l’église du petit village de Vallereuil. Il y avait là beaucoup de jeunesse, des amis de sa fille, Marie, de ses deux fils, Pierre et Romain ; des filles et des garçons venus parfois de loin pour témoigner de leur enthousiasme et de leur générosité. Mais aussi des habitués, des complices et des « potes » des premières et des dernières années contenant la larme pour ne pas froisser celui qui venait de fermer sa valise pour son voyage vers le Styx. Pas de cravate ni de robe noire façon hypocrite ; des tenues franches et familières. Il y avait dans ce cortège qui semblait flâner sous un ciel bleu étourdissant la continuité d’une vie à une autre sans que la faux de la mort n’apparaisse.

Les chansons à texte et les mélodies de jazz écossaient les agitations intimes et étouffées. Un temps surnaturel, un paysage d’enchantement, avec l’illusion d’un roman de Maupassant, de Balzac ; à ceci près que le héros de la scène est un damné du genre humain frappé du sort de la dualité. Oui, sous les ors, les paillettes et les flonflons, Daniel Boulogne, le Condottiere, est un naufragé perdu dans la tempête. Il a eu faim, froid et peur, même quand le succès l’entrainait encore davantage dans ses fantasmagories artistiques. Il aurait pu être le démiurge d’un Federico Fellini avec Sophia Loren dans les bras. Je pense tout autant à ce « Ils se sont tant aimés ! » d’Ettore Scola. Tout cela parce que Daniel Boulogne était un personnage excessif et entier, un émotif rugissant, toujours à deux facettes, et même davantage.

Comme le voulut Daniel Boulogne, c’est Jean-Pierre Hervouet, le curé, qui l’accueillait sur le parvis avant que le cercueil fut déposé à même le sol. Aucune cérémonie n’était souhaitée. Quelques mots de sa fille, Marie, et ce fut le retour vers le Déroc où le « gosse des Batignolles » entendait voir sa pléiade festoyer, versions Apicius et Rabelais.

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Devant le miroir où se reflète l’atelier de sa vie

La fortune voulut qu’il ne subisse une vieillesse frelatée. Il ressentait secrètement que l’âge alourdissait sa marche, que ses armes étaient émoussées, mais ses passions demeuraient insatiables, gourmandes, ouvertes au prochain fantasque projet.

Celui dont je ne sais toujours pas si il était un capitaine Fracasse ou un Cyrano, avec ses bravaches envolées comme seul il pouvait les initier reste un ébouriffant personnage comme rarement j’en ai rencontré. Je crois même qu’il est impossible d’en croiser un autre aussi flamboyant et discordant. La vie de Daniel Boulogne reste éternellement une promenade imaginaire avec le panache de celui qui se soumet au seul destin du ciel, celui des étoiles celles qui filent toujours à grande allure.

Je l’imagine, arrivant dans un lieu que je ne connais pas encore, devant le miroir où se reflète l’atelier de sa vie, tout émerveillé et cherchant déjà à bâtir et partager des rêves, ceux-là mêmes qui le, et nous, rapprochent de l’éternité.

A lire : Daniel Boulogne : entre Ulysse et Jules Verne La bouillabaisse au caviar est née en Périgord

Texte et photos : Pascal Serre


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